Le piéton Cioran & Louis Nucéra

Les deux écrivains avaient une double passion, la littérature et le vélo. Louis Nucéra voyait Cioran quand il n'était pas encore à la mode chez le gratin des lettres dont certains minables l'ont dézingué à sa mort, crachant sur sa tombe parce que pour eux il était en fait de droite.

Louis Nucéra était toujours enthousiaste quand il parlait de Cioran qui le faisait rire alors que les mauvais lecteurs l'imaginent toujours le pistolet sur la tempe.

Ils se voyaient, s'écrivaient, se téléphonaient. Une amitié basée sur le respect et l'estime.

Leur rencontre se déroula quand Cioran était encore inscrit au restaurant universitaire. Pendant des années, on disait de Cioran: "C'est l'ami de Ionesco et Eliade". Ses deux compatriotes.

Nucéra et Cioran avaient pour terrain d'entente le pessimisme hilare.

Patrice Reytier les a dessinés d'après une photo.

Très belle initiative, et beau résultat. Là nous ne sommes pas avec des écrivains people qui font risette pour le photographe avant de s'ignorer jusqu'au prochain "plan com."

La ligne claire du dessinateur a transformé Cioran en Tintin que l'on voit marcher dans Paris. Toujours en solitaire.

Dans le bulles tout découle des aphorismes du Roumain devenu un as de notre langue.

Pour couper avec son passé, où il s'illusionna dans la politique, il rompt avec sa langue maternelle pour écrire en français. Après-guerre, il devint Français.

J'ai croisé deux fois Cioran dans la rue de l'Odéon. La première fois, je n'ai rien dit. La seconde fois, il commençait à pleuvoir. Il avait un sac en plastic au bras. Casquette. L'air pressé d'aller nulle part. J'étais en pays de connaissance. Arrivé à sa hauteur, je lui dis:

-Aujourd'hui, c'est vraiment un inconvénient d'être né !

Il éclate de rire, dit : -"Oui, oui, oui !"

Et je repars aussitôt sans rien rajouter et surtout pas son nom ou au revoir.

Plus tard, j'ai appris qu'il était dans l'hôpital à quelques mètres de la rédaction où j'étais. J'ignorais qu'on avait été si proche pendant tant de jours.

Après sa mort, sa compagne est morte noyée. Elle s'appelait "Boué". Encore une occasion de rire, à la façon du duo disparu..


-On ne peut vivre qu'à Paris. Dessins de Patrice Reytier. Rivages, 97 p., 13, 90 €