Les censeurs veulent bannir Napoléon

Des révisionnistes s'activent pour que les commémorations sur le bicentenaire de la mort de l'empereur soient toutes annulées. Ils confondent avec célébrations.

Quand on a demandé à Jean Vigo ce qu’il pensait du Napoléon, film d’Abel Gance de 1927 présenté sous forme de triptyque, soit une projection inédite sur un écran avec trois images différentes, le cinéaste répondit : « C’est trois fois plus con ! » Voilà au moins qui était franc, fort et amusant. En 2021, on est loin d’avoir des critiques aussi géniales que celles du cinéaste de Zéro de conduite et d’A propos de Nice. Qu’on l’aime ou le déteste, Napoléon a existé. On ne demande à personne de l’admirer mais de là à brûler tous ses documents et à mettre le feu aux tableaux qui le représentent, non !

Les censeurs sont de sortie. Ses intolérants n’ont pas encore compris que si l’on fait fondre la statue de quelqu’un c’est pour en construire une autre ! Pour eux Napoléon est un sanguinaire qui a rétabli l’esclavagisme en 1802 alors qu’il fut aboli en1794. Ils ne voient en lui que le massacreur de la République, et oublient qu’il nous a légué le code civil et le code pénal. Un historien doit dire ce qui a eu lieu, le commenter, l’interpréter mais pas le nier et surtout pas le cacher. Deux mois après son élection à l’Elysée, le président Georges Pompidou a célébré le bicentenaire de la naissance de Napoléon, à Ajaccio, 1969. En 2021, des révisionnistes demandent qu’on jette Napoléon dans les poubelles de l’Histoire de France. Rien que ça ! Des abrutis confondent Napoléon avec Landru et le Docteur Petiot. Napoléon n’appartient pas aux pages faits-divers. Il s’agit de l’Histoire de France. Bientôt, ils vont nous demander de rayer de notre mémoire Vercingétorix, Louis XIV, De Gaulle, Jean Moulin.

S’ils ont des problèmes le mieux c’est qu’ils aillent consulter. On a de bons asiles psychiatriques. Ils peuvent chercher sur Google ! Ils peuvent aussi lire Les douze morts de Napoléon pour apprendre grâce à David Chanteranne la formidable rage de vivre de Napoléon qui parvint toujours à sortir indemne des attentats (1800 et 1809), d’une épidémie et même d’une tentative de suicide (1814)… Il dit à ses soldats : « Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après… » A Sainte-Hélène, il vit dans l’humidité qui suinte sur les murs. Il finit par mourir dans des vomissements, l’opium ne lui fait plus d’effet car le produit évaporé a perdu ses effets thérapeutiques. De quoi meurt-il ? «Squirre de l’estomac » , comme son père. Squirre = tumeur. Sur son lit de mort, Napoléon pensait à sa mère : « Une femme d’âme et de beaucoup de talent. » Elle avait un « caractère de mâle » confie-t-il. Il estimait devoir à sa mère son fort tempérament. Il insistait pour dire qu’il lui devait « tout ».

Conservateur à la Bibliothèque nationale de France, Charles-Eloi Vial a écrit l’un des meilleurs livres de l’année: Napoléon. La certitude et l'ambition. Une merveille parmi les merveilles publiées récemment sur Napoléon. L’ouvrage ni trop grand ni trop petit se tient bien dans les mains, le papier n’est pas glacé, comme souvent, ce qui n’empêche pas, bien au contraire, de respecter les couleurs, les différences de tons, avec en plus, par le côté mat, un aspect qui nous rend plus proche. L’iconographie souvent inédite augmente l’attrait pour cet album indispensable sur Napoléon qui comporte onze chapitre : un Corse anonyme, le successeur d’Alexandrie, le Sultan Kébir, le coup d’Etat, la pacificateur, de César à Charlemagne, les années de gloire, vers l’Empire du monde, un colosse aux pieds d’argile, la chute, de la défaite à la légende… On reparcourt toute la vie de Napoléon, de 1769 à 1821. Charles-Eloi Vial nous prévient qu’il faut du courage pour s’aventurer dans la vie de Napoléon que tout le monde croit connaître alors qu’en fait personne ne le connaît. Le bicorne, la main sur le ventre, la guerre… Et après ? Là c’est la panne sèche. Tout l’ouvrage nous aide à y voir clair : Napoléon a-t-il fait ce qu’il a voulu ou a-t-il accompli un destin qui l’a dépassé ? Ou pourrait même écrire : qu’il a dépassé. Avec ce livre, vous pourrez dire : je connais Napoléon maintenant. Je l’ai rencontré dans le livre de Charles-Eloi Vial.

Autre livre original sur Napoléon, celui de Philippe Costamagna -Les goûts de Napoléon-qui a répertorié tout ce qu’aimait l’empereur : femmes (Pauline Fourès dite Bellilote, Joséphine, Marie Walewska et Marie-Louise), mobilier (les grandes tables), vêtements, livres, théâtre, peinture et même les plats cuisinés. Parfois il combinait les plaisirs quand Joséphine lui faisait la lecture. Il voulait qu’une bibliothèque soit fonctionnelle et non pas décorative pour l’œil des autres. Quand il partait pour la guerre, il faisait emporter 4000 livres dans 30 caisses d’acajou ! Son amour des livres est total : il lit, fait œuvre de critique, édite, en marge de sa passion de bibliophile. Quand il prend la plume, il fait des fautes d’orthographe, c’est connu. Sa calligraphie est exécrable. Il brûle souvent ses textes qu’il ne trouve souvent pas assez intéressants, à part Le Mémorial de Sainte-Hélène qu’il n’a pas écrit… laissant le soin de le faire à Emmanuel de Las Cases, chambellan, l’écrivain fantôme le plus célèbre de l’Histoire. Napoléon déteste les phraseurs, ceux qui écrivent pour ne rien dire, ceux qui brodent parce qu’ils ne révèlent rien. Il estime que l’écriture doit «éliminer l’inutile». Sa cible reste les idéologues qui «ont fait plus de mal à la France que les plus forcenés des révolutionnaires». Il abomine Condorcet et garde son affection envers Chateaubriand dont il n’apprécie cependant pas le style pas assez naturel, selon lui. Ses écrivains de chevet : Goethe, Molière, Montaigne, Machiavel, Rousseau, Rabelais… Si des proches lui offrent leurs livres qu’ils considèrent des «cochonneries», il les brûle dans la cheminée. C’est un grand lecteur, du matin, pas le soir, ni la nuit.

Les flatteurs n’en menaient pas large près de Napoléon qui estimait que la flatterie est une adulation servile. Il rejoignait là Mme de Staël qui n’était pas l’une de ses admiratrices. Napoléon aimait être toujours entouré par les mêmes « domestiques » qu’il choyait de son mieux. Quand il déjeune ou dine, il boit un peu de vin, du Bourgogne. Pas de liqueur, ni d’eau de vie. N’aime pas la viande saignante. Son plat préféré ? Les lazagnes à la façon de sa mère.

Napoléon aimait mieux rester en compagnie des femmes que des hommes parce qu’elles ont « plus d’esprit », mais il craignait leurs mensonges. Le pouvoir il en voulait mais comme un artiste, pas comme un tyran.

Le très bel album du dessinateur Jean-Baptiste Bourgois -Napoléon doit mourir- nous propose un voyage avec Armand Augustin Louis de Caulaincourt (1773-1827), un général napoléonien qui enfant avait une santé de fer. L’illustrateur nous fait découvrir ce destin méconnu qui tape dans l’œil de l’empereur quand on lui rapporte que ce soldat semble indestructible. Napoléon le nomme colonel en 1804 quand il a 31 ans. Caulaincourt part faire la guerre jusqu’à Moscou. Les dessins de Bourgois nous montrent des soldats par multitude comme la foule dans l’œuvre d’Albert Dubout. Son trait rappelle aussi celui de Sempé. Avec lui, nous sommes en très bonne compagnie.


-Napoléon. La certitude et l’ambition, Charles-Eloi, Vial. La Bibliothèque des Illustres. Perrin/ Bibliothèque Nationale de France, 256 p., 24 €

-Les douze morts de Napoléon, David Chanteranne. Editions Passés/ Composés/ Humenis, 256 p., 21 € (Avec un cahier d’illustrations)

-Les goûts de Napoléon, Philippe Costamagna. Grasset, 290 p., 20, 90 €

-Le Mémorial de Sainte-Hélène, Emmanuel de Las Cases. André Fugier, édition. Tome 1 (910 p., 21 €) et tome 2 (940 p., 21 €)

-Napoléon doit mourir, Jean-Baptiste Bourgois. Sarbacane, 170 p., 26 €