Les manuscrits volés chez Céline étaient cachés pour ne pas en faire bénéficier sa femme !

Céline ( à gauche) avec son ami Marcel Aymé. Ils furent voisins à Montmartre.

On vient de remettre la main sur les 6 000 pages manuscrites, avec des pinces à ligne en guise de trombone, selon l'habitude de Louis-Ferdinand Céline qui faisait sécher ses pages sur de la corde à linge installée dans sa maison. Cela faisait 75 ans qu'on se demandait où étaient ses manuscrits avec les inédits de Londres, La Guerre [14-18], la version complète de Casse-pipe... Ces manuscrits ont été volés chez Céline quand il habitait en face de chez Marcel Aymé, en haut de l'avenue Junot, à Montmartre. Volés quand il a fui les résistants qui voulaient l'arrêter. Qui a volé Céline, en 1944 ? Il avait son idée là-dessus mais personne n'a pas les retrouver jusqu'à cet été ! Celui qui a volé Céline, résistant ou pas, a fait comme les nazis et la milice qui volaient les tableaux des Juifs .

Version officielle, en 2021: un lecteur les a remis à Jean-Pierre Thibaudat, ex chroniqueur théâtral à Libération, en lui disant grosso modo: "Je suis de gauche, je vous remets ses manuscrits mais il faut attendre la mort de la veuve de Céline parce que je ne veux pas qu'elle touche de l'argent grâce à ces manuscrits..." Bien sûr, tout cela dans le strict anonymat. Quelle lâcheté ! Au total 15 ans d'attente pour le journaliste car Lucette Almanzor est morte en 2019, à 107 ans. Elle n'est pas morte couverte d'or, bien au contraire. Dire il ne faut pas qu'elle gagne de l'argent sur le travail de son mari, parce que je suis de gauche... Incroyable éthique ! Non seulement, elle a été volée mais en plus elle devait mourir dans le besoin pour le passé antisémite de son mari je suppose. Que savent-ils de Céline tous ces gens qui s'approprient ses manuscrits ? Ont-ils simplement demandé à des amis de Céline ce qui l'avait poussé à écrire des pamphlets antisémites ? Il suffisait d'aller voir Emmanuel Berl ou Pierre Monnier. Des témoins oculaires c'est souvent mieux que des universitaires plein de préjugés. On ne juge pas Céline, on le lit ou pas. Juge-t-on les Staliniens Aragon et Eluard ? Il avait mille fois raison de dire à Gaston Gallimard, donnez-moi plus d'argent au lieu de publier tant de mauvais livres car avec moi vous gagnerez toujours de l'argent sur le long terme. La preuve, on parle encore de Céline quand tant de ses contemporains ne sont même plus au purgatoire. On ne connait plus leur nom. Ils sont morts. Bouffés par les asticots. Leurs livres croupissent chez les bouquinistes, vendus 1 ou 2 euros, dans le meilleur des cas. Me François Gibault, un ayant-droit, va surveiller de près la publication de ces manuscrits retrouvés. Céline n'en finit pas de faire parler de lui. Soixante ans après sa mort, il suscite toujours autant de passion, de haine. Il survit. Le rêve de tous les écrivains. Il avait prévenu: faut mettre ses tripes dans ses livres sinon rien ne reste. Il faut payer ! disait-il. Il paie encore. On a volé ses manuscrits comme pour avoir des pièces à conviction. De son talent, à coup sûr. Il y a peu, Gallimard a publié des inédits de Marcel Proust longtemps conservés par Bernard de Fallois a qui l'on doit la publication de Jean Santeuil, et Contre Sainte-Beuve. Il est saisissant de revoir ainsi revenir en librairie par la très grande porte, Proust et Céline. Céline toujours prêt à dégainer un mot d'auteur, version hard de Sacha Guitry, disait de Proust: "1500 pages pour dire que Dudule encule Totor, c’est un peu beaucoup". Proust n'a pas pu répondre, il est mort en 1922. Dommage, on a raté une riposte historique car Proust avait aussi du répondant en stock.

La démarche de Bernard de Fallois n'a rien à voir avec celle de Jean-Pierre Thibaudat qui a joué à Champollion, en secret. Les bobos de gauche disent déjà: Thibaudat travaillait à Libération donc il n'est pas Célinien, et donc pas antisémite car pour les idiots tous les lecteurs de Céline sont antisémites, y compris les Juifs ! Ces ignorants savent-ils que Louis Aragon et Elsa Triolet ont traduit Voyage au bout de la nuit (1932) en russe ? A l'époque, le pacifiste Céline était le modèle de la gauche.

Il ne faut pas non plus être dupe: Céline était aussi un as de la publicité, en semant des braises, il savait qu'il récolterait un incendie. Dans ses interviews, il a l'oeil qui pétille en permanence, la dent dure, toujours intelligent et plein d'humour. Il savait ce qu'il faisait, ce qu'il disait, ce qu'il écrivait. Personne ne lui arrive à la cheville niveau dialectique. Accessible tout le temps. Jamais élitiste. Lui et Paul Léautaud étaient écrivains vingt-quatre-heures sur vingt-quatre. Il est fascinant qu'à la fin de leur vie, ils s'habillaient en guenilles. Ne comptait plus que la haute tenue de leur style. Quand on parle de Céline, il faut aussi parler de Georges Bernanos qui a écrit que tous les mots qui commencent par anti sont stupides, et en mai 1944 il est allé jusqu'à écrire à propos du mot antisémitisme: "Hitler l'a déshonoré à jamais". Sous-entendu, avant on pouvait l'être. Après, c'est impossible. Céline c'était avant l'innommable "solution finale". Un misanthrope n'a pas de distinction à faire. Il condamne l'ensemble du commerce des hommes mais pas X ou Y. Si un Breton me marche sur le pied, je ne vais pas me mettre à détester la Bretagne. Je ne vais pas désigner Breton un Normand parce que je suis devenu emporté par colère.


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La romance entre le romancier et une romancière

«L’amour c’est l’infini à la portée des caniches». On pense à cette sentence de Louis-Ferdinand Céline quand on lit Escaliers, d’Evelyne Pollet (1905-2005), transcription romanesque de leurs rencontres, soit une dizaine de fois entre 1933 et 1941. La jalousie finira par les séparer car Céline ne voulait pas qu’on lui mette le grappin dessus. Ou plutôt, il voulait choisir qui lui mettra la corde au cou et ce fut Lucette Almanzor (1912-2019), sa seconde épouse. Pour ce qui est de ces dames, on remarquera que l’amour envers Céline les a conservées au point de finir centenaires. Dans Escaliers, Céline est portraituré sous les traits du peintre Chabrier, ce qui est succulent quand on sait que Céline fut très lié avec Gen Paul. L’ouvrage attractif est gorgé d’aphorismes céliniens : «Un livre c’est déjà de la mort, et souvent de la mort ratée», «La hargne c’est la maladie du petit bourgeois français.» Les dialogues sont plus vrais que nature : «-Tu ne trouves pas que c’est bon, faire l’amour ? » ; «-C’est mourir qui est bon ». Du Céline craché. Et revient aussi ce mot de Georges Clemenceau que l'on attribue souvent à Jules Renard ou Sacha Guitry: "Le meilleur moment de l'amour c'est quand on monte l'escalier". L'onirisme est souvent plus fort que la réalité sauf chez les poètes qui vivent mieux le réel que le commun des mortels, contrairement à ce que l'on croit. Céline était un voyeur professionnel. Voyeur clairvoyant.


-Escaliers. Une passion avec L.-F. Céline, Evelyne Pollet. Préface de Marc Laudelout. Postface de Jeanne Augier. La Nouvelle Librairie, 285 p., 16, 90 €

Marc Laudelout publie chaque mois Le Bulletin célinien qui fête son 40e anniversaire. Une mine de références sans équivalent. Passion et compétence. Pour voir et s'abonner: Le Bulletin Célinien | Périodique mensuel consacré à Louis-Ferdinand Céline (bulletincelinien.com)