Ella Fitzgerald savait d'où elle venait mais elle elle préférait savoir où aller

Monumentale chanteuse et être humain du XXe siècle, la chanteuse fut une artiste exceptionnelle qui voulait être célèbre pour son talent, rien que pour son talent.


Le livre que Steven Jezo-Vannier consacre à Ella Fitzgerald (1917-1996) se dévore. Pour écrire une biographie aussi dense que celle de Steven Jezo-Vannier, il faut remuer ciel et terre. Que de documents farfouillés ici et là ! Il fait corps avec son sujet, à merveille. On aime autant Ella Fitzgerald que lui. Quelle grande dame ! Pas question pour elle de militer autrement que par son moyen d'expression. "Ce qui compte n'est pas d'où tu viens mais ou tu vas" disait-elle. Et aussi: "La musique n'a pas de couleur". Impossible d'être plus humble qu'elle: "J'espère qu'ils vont m'aimer". Elle était le contraire d'une prétentieuse. "Qu'ai-je fait pour mériter ça ? Des chanteuses ont une voix meilleure que la mienne", pensait-elle. Cela nous change des bécasses qui nous gavent avec des chansonnettes inaudibles qui passent sans cesse à la radio et télévision. Avec Billie Holiday et Nina Simone, elle appartient aux déesses qui enchantent les tympans.

Elle avait pourtant de quoi pleurnicher sur la place publique. Née pauvre, et même plus que ça, de père inconnu, elle préfère passer à l'action plutôt que d'agiter des pancartes. C'est la première chanteuse "de couleur" à chanter au Monte-Carlo Club de Miami, le 18 juin 1949. Voilà une date importante, et il s'agit d'elle, rien que d'elle. Ella Fitzgerald est née chanteuse, elle ne l'est pas devenue grâce à un impresario ou un radio-crochet. Rien ne lui a été facile. Elle fut une lutteuse permanente, un combattante acharnée, sans jamais se mettre en avant pour dire qu'elle était victime du racisme des imbéciles qui sont par millions aux Etats-Unis et ailleurs. Louis Armstrong, son grand ami, était comme elle. Petit-fils d'esclave, le trompettiste avait décidé qu'il voulait surtout être un grand musicien plutôt que devenir l'emblème du mouvement afro-américain. Armstrong et Fitzgerald voulaient que chaque individu assume son destin pour se faire une place au soleil en dehors de tous baratins politiques. Fitzgerald est devenue mondialement connue pour ses divines improvisations, ses scats merveilleux, et non pas pour l'invention d'une marionnette médiatique.

Elle a eu son lot de catastrophes: suite à une IVG atroce elle n'a pas pu avoir d'enfant (elle adopta la fils de sa demi-sœur), et en 1993, diabétique, elle a été amputée des deux jambes, sous les genoux. Au lieu de s'écrouler, la vue atteinte elle dit : "Je ne chante pas avec mes jambes". Donc elle continue de chanter pour ses amis. C'est une femme oiseau, comme la Callas. Seule la mort l'a fait taire.


-Ella Fitzgerald. Il était une voix en Amérique, Steven Jezo-Vannier Le mot et le reste, 370 p, 24 €