Mort d'Antoine Bonifaci, premier héros de l'OGCNice à 19 ans

Pas de taoutage. Pas de cheveux péroxydés. Pas de piercing. Pas de sextape. Pas de soirée avec un tapin mineur. Pas de dopage. Pas de bling-bling. Né le 4 septembre 1931, dans le Val d'Oise, Antoine Bonifaci s'est éteint le 29 décembre 2021. Un homme exceptionnel, à plus d'un titre ... de champion de France ! Aussi intelligent que plein d'humour. La dent dure mais toujours avec le rire au bout. Un géant du football trop méconnu parce qu'il était d'une simplicité fantastique. Il avait le don de l'amitié comme celui de l'amour. Etre aimé par lui rendait fort. Il était de la trempe des Anquetil, Cerdan. Fallait pas se manquer auprès de lui car il ne vous ratait pas avec une force verbale aussi forte que sa frappe de balle. Cet homme a joué à l'Inter Milan en 1953. Un exploit parmi tant d'autres. Son moyen d'expression était le football. Un architecte du jeu.

Palmarès:


Milieu de terrain à l'OGCNice

  • Champion de France 1951

  • Champion de France 1952

  • Coupe de France 1952

Milieu de terrain à l'Inter Milan

  • Champion d'Italie 1954

Milieu de terrain au Torino

  • Champion d'Italie de Série B 1960

Milieu de terrain en équipe de France

  • 12 sélections et 2 buts (1951-1953)

Parcours

1950-1953 OGC Nice

1953-1955 Inter Milan

1955-1957 Bologne FC

1957-1960 Torino

1960-1961 Lanerossi de Vicenze

1961-1963 Stade français


Il ne voulait pas que j'aille à son enterrement. On était d'accord. "Je me fais enterrer avec le portable pour que tu me donnes les résultats du Gym..." Et il éclatait de rire. Il me l'a dit cent fois, mille fois. "La mort ? C'est l'indifférence vingt quatre heures sur vingt-quatre... C'est trop tard, tout ce qui vient après... A quoi ça sert les visites sur un tombeau..." Plus lucide que lui, difficile à trouver. Voilà pourquoi nous nous entendions bien. Il savait que j'avais de la mémoire, et que tout ce qu'il avait fait sur un terrain, je l'avais en moi, même si je suis né en 1952, l'année de l'apogée de l'OGCNice: doublé, coupe et championnat. Fabuleux, extraordinaire. Personne ne l'a jamais refait à Nice.

Dans la grande vieillesse, l'important pour lui était de voir la vue de chez lui. "Tant que je vois la rade, je suis content..." La rade de Villefranche-sur-Mer dont il était le Roi. Villefranche ce n'est pas que Jean Cocteau. C'est aussi Antoine Bonifaci et Léon Rossi. Antoine me disait: "Léon était un as de la préparation physique. Il venait me chercher tôt le matin pour aller courir tout le long de la mer..." Dans les années 1950.

Niveau jeu, Antoine Bonifaci était le cerveau de l'équipe. Animateur défensif et offensif. Un milieu de terrain hyper intelligent avec le troisième oeil. Un volume de jeu hallucinant. Mon père ne jurait que par lui: "Si tu l'avais vu jouer ! Un dosage du ballon exceptionnel. Une science de la passe, du timing... Il savait tout faire. A 19 ans, il jouait en équipe première." Dès que Yeso Amalfi (1925-2014) l'a vu jouer, il a dit: "Mettez ce jeune avec moi et on est champion de France ..." Et ils l'ont fait !

Antoine Bonifaci n'était pas prétentieux mais il avait raison de dire: "On célèbre les joueurs de Nice des années 70 mais ils ont gagné quoi ? " Des souvenirs, de la nostalgie... alors que Bonifaci et sa génération ont fait briller Nice en France et dans le monde à une époque où la Coupe d'Europe n'existait pas.

Antoine Bonifaci est vite aller jouer en Italie, le pays du football.

Il y a eu un problème car beaucoup de dirigeants opposés à l'Inter Milan ont dit: on ne veut pas d'étranger dans le calcio !

Antoine Bonifaci a été interdit de jouer au football en serie A. Il a fallu que son avocat dise: "Si des Mentonnais viennent chaque jour vendre leurs légumes à Vintimillle alors Antoine Bonifaci peut venir de Villefranche à Milan pour jouer au football !" Il a obtenu gain de cause et l'Inter Milan fut champion d'Italie 1954 !

Si Antoine Bonifaci n'a pas joué longtemps en équipe de France c'est parce que ses dirigeants italiens successifs ont mis le prix de son assurance au maximum pour dissuader la FFF de payer. C'est ce qui arriva. En 1958, Paul Nicolas, le patron de la sélection est venu à Nice lui dire: "On ne peut pas te prendre. Ton assurance est plus chère que celle de Raymond Kopa au Real Madrid..."

Il faut savoir que la France vient de perdre un homme qui aurait été Trésor National au Japon tant son apport dans son domaine fut immense.

On est loin des faux artistes actuels. Des rigolos des réseaux sociaux. Des imposteurs aux pieds carrés.

Antoine Bonifaci: "Il ne faut pas se lamenter sur le passé. Chacun son époque. J'ai eu la mienne, elle était très belle. Les jeunes me voient comme un Charlot car ne reste que du noir et blanc de mon temps ! Nous sommes les Poilus du football ! "

En début d'année, il m'a demandé:

-"Dis Bernard, est-ce que je suis le doyen de l'équipe de France ?"

-Non, Dominique Colonna te devance...

Sur les joueurs actuels qui souvent l'amusaient par leur pauvreté technique:

-"Que restera-t-il d'eux dans cinquante ans ?"

Et encore: "J'ai eu des bas, des hauts... et même des chaussettes !"

-"Mon père était un homme de lettres. Tu ne savais pas... il était facteur !"

Le rire, toujours le rire. Au moins une fois par jour.

Maradona, Cruyff restent des images.

Antoine Bonifaci lui me téléphonait, me parlait. Pas une seule fois, il ne m'a téléphoné sans dire: "Cela ne te dérange pas que je t'appelle ?" Incroyable. Quelle classe !

Et moi : "Tu peux m'appeler même à 3 heure du matin! Tu es mon champion !"

Je le revois avec sa mère venir faire les courses chez mon père pour leur restaurant La Barmassa à Villefranche. Nous étions fin 1960- début 1970. Il portait le cageot. Un fils merveilleux. "Tu sais ma mère m'y comprenait rien au football mais quand on habitait à Bezons [Val d'Oise], on allait à pied voir les matchs à Colombes ! Ce qui lui plaisait c'est de parler dans les tribunes avec les autres spectateurs. Le côté festif, elle adorait ça. "

Elle fut très heureuse de le voir devenir joueur professionnel. Un gagnant. Un gagneur.

Il m'a dit aussi:

-"En 1951, quand je suis entré dans le vestiaire de l'équipe de France A j'avais dix-neuf ans. Je ne savais pas où me mettre. Roger Marche m'a dit de venir me changer près de lui. J'étais un peu gêné..."

-Pourquoi...

-"Parce que j'avais collé sa photo sur le couvercle de ma valise...."

Merci mon cher Antoine. Merci pour tout.

Tu es un être inoubliable. Un être qui donne de l'espoir aux autres. Un être aux ondes bénéfiques. Un vrai vivant.

Qualité rare: il parlait même dans ses silences.

Il a tenu à me transmettre des documents. Emouvantes coupures de presse. Le passage de relais: à toi de jouer ! Je vais te laisser tôt ou tard. Plutôt tôt que tard...Il savait que j'étais sa mémoire vivante. Tout simplement parce que ce qu'il a fait reste. Il suffit d'y penser. Il a fait beaucoup. Le football lui doit énormément.

-Tout me revient en rafales:

-"Dis Bernard: tu as déjà vu un schéma tactique gagné un match ? (rires)

-J'ai fait une publicité pour Coca Cola... ils m'ont payé avec une caisse de Coca !"

Lors d'un match avec les Polymusclés il a marqué un but direct sur corner ! Je ne savais pas que cela pouvait arriver. Il m'a illuminé !

Mon souvenir le plus lointain ? Je le vois au volant me ramenant au Col de Villefranche. J'étais assis dans la voiture, devant ou derrière, je me n'en souviens plus. Par contre, ce jour-là, il a dit à son fils qui devait avoir 6 ou 7 ans de viser le feu rouge pour lui tirer dessus avec un pistolet fictif comme l'on fait avec l'index et son pouce: "Tire dessus, tire encore dessus pour qu'il passe au vert! "Antoine, joueur encore et toujours.

Antoine Bonifaci est né footballeur. Il avait le football dans le sang.

Je l'entends encore quand Zidane a marqué son but d'anthologie en C1. "Tu as vu sa simplicité. Il marque, il est content mais n'a aucune prétention..."

Ses joueurs préférés ? Omar Sivori et Juan-Alberto Schiaffino contre lesquels il a joué en Italie.

L'entraîneur qu'il aimait ? Nereo Rocco dont il avait beaucoup entendu parler.

Antoine Bonifaci a passé sa vie à jouer au football, à penser au football.

Il mérite le plus grand respect car c'est quelqu'un qui gagnait en plus !

Il se régalait avec les matchs de Premier League:

-"Tu as vu les tribunes ? Pas de drapeaux, pas de fumigène... Rien que du football !"

Ultra passionné et ultra compétent.

-Tu penses quoi de Wenger ?

-"Ce n'est pas un entraîneur. Plutôt un ambassadeur"

- Et Maradona ?

-"Dommage qu'il était fou. Quel talent ! Il savait tout faire et bien faire. "

-Platini ?

-"Le joueur oui. Le dirigeant, non."

- Le plus difficile dans le football ?

-"Jouer simplement car c'est le jeu le plus simple du monde."

Il pensait au football comme Montaigne et Cioran pensaient aux énigmes de la vie.


Vidéo [dénichée par Patrice Arnaudo] avec Antoine Bonifaci en Italie:

https://artsandculture.google.com/asset/italia-la-conclusione-del-giro-d-italia-roma-lo-stile-di-gioco-del-calciatore-antonio-bonifaci-indianapolis-la-gara-delle-500-miglia/kAGhV9vrG9AF6w?hl=it