Le paquebot (P. Assouline), l'oiseau (F. Cérésa) et l'avion (B. Heimermann)

Les rescapés du paquebot Georges Philippar, en 1932.



Il est comme ça, Pierre Assouline. Il passe devant le Lutetia, il décide d’écrire un livre sur l’hôtel. Il passe devant le musée Camondo ? Il entre et en ressort avec le projet de son nouveau livre. Il aime Tintin et Milou ? Il écrit sur Hergé, un libre référence, comme toutes ses biographies. Le journaliste ne se contente pas d’écrire un article, c’est trop court, cela reste superficiel. Alors il a franchi le Rubicon pour devenir écrivain, et même être écrivain. Pas d’un univers bien défini et qui n’en sort pas, quitte à se répéter à l’infini. Lui c’est un humaniste qui cherche à comprendre autrui et hier pour vivre d’autres vies. Comme dans la traque de la vérité, il se heurte parfois aux murs d’une impasse, il a élargi sa palette au roman pour laisser place à la fiction qui chez lui est collée au réel.

Capable d’écrire la biographie d’un hôtel ou d’un musée, et même d’un tableau, il nous présente cette fois celle d’un paquebot, pas n’importe lequel : le Georges Philippar qui coula dans la nuit du 16 au 17 mai 1932 au large d’Aden, lors du retour de son voyage inaugural en Asie. A bord, il y avait Albert Londres, dont Pierre Assouline a écrit la biographie, en 1989. Le paquebot est donc une biographie transcendée par le romanesque. A la vérité, une méditation sur le temps, pas celui de la météorologie, mais celui qui est dans l’âme des voyageurs. Le navire est une ville qui flotte, une cité aquatique éphémère avec des habitants, tous différents, réunis que l’espace du voyage. Pierre Assouline recense les sensations que l’on éprouve sur un bateau, avec la vue sur rien. On découvre les voyageurs qui nous renvoient aux habitants de La vie mode d’emploi, d’un autre Georges, Perec celui-là. L’ambiance de cette croisière est celle des années 1930 qui génèrent la Seconde Guerre mondiale. Ce bateau est comme enceinte du conflit à venir. Le livre est plein de remarques qui nous imposent d’arrêter de lire pour réfléchir. La France ? « On ne cesse pas de l’aimer quand elle cesse d’être aimable » (page 125). Avant, page 50 : « Les lampes ont parfois l’inconvénient d’abîmer la lumière ambiante ». Finesse, nuance, s’effacer pour mieux voir. Tout l’art du romancier Assouline qui ne perd jamais de vue le journaliste Pierre. Les deux cohabitent sans jamais se gêner, l’un fait la place à l’autre et vice versa. Une entraide jamais démentie. Un livre qui semble écrit en noir et blanc, qui sont bien sûr des couleurs. Des couleurs, pas tape-à-l’œil. Des couleurs, impression Henri Cartier-Bresson. Un autre membre de l’Amicale Assouline.


-Le paquebot, Pierre Assouline. Gallimard, 400 p., 21 €


Dans sa besace où il a plusieurs cordes à son arc littéraire, François Cérésa possède une veine pleine de verve argotique digne de Simonin, Boudard et Dard. Pas d’imitation, encore moins du plagiat, mais une évidente filiation. Cela sonne juste. Et comme l’écrivain prend du plaisir à écrire, on en prend aussi à le lire. C’est plein d’humour, d’humeur, presque un trait d’esprit par phrase, par page à coup sûr. Dans le livre, il y a ce qu’il faut d’ancien des services spéciaux armés jusqu’aux dents, de belle plante sulfureuse, évidemment, une rousse qui en jette, un ex-ministre aux mœurs qu’on imagine, un proxo qui sent le vélodrome de l’O.M., un cuistot qui ne court pas les salles de McDo et un salarié d’agence immobilière qui bouge beaucoup. Un scénario taillé sur mesure pour un film de Mocky qui aurait Eddie Constantine pour rôle principal. A lire sur un transat. Les pieds en éventail. En souvenir de Lino Ventura dans Les Tontons Flingueurs. Cérésa ne s’éparpille jamais façon puzzle. Il écrit comme on conduit une voiture. En littérature, on peut griller les feux rouges, faire des têtes à queue, rouler à tombeaux ouverts sans jamais rencontrer la police. Et c’est ainsi que L’oiseau qui avait le vertige ne donne pas le mal de mer. Il y a de la hauteur de vue.


-L’oiseau qui avait le vertige, François Cérésa. L’Archipel, 255 p., 18 €


Le biographe est plus sympathique que le portraituré. Il est vrai que Lindbergh n’est pas un écrivain. Jean Mermoz n’a pas écrit non plus une œuvre mais il était de bien meilleure compagnie, comme on peut le découvrir quand on lit le livre que lui a consacré Joseph Kessel. Emmanuel Berl était avec Kessel, le jour de la mort de Mermoz. Berl n’a pas su le consoler tant le chagrin était énorme. Mermoz était de droite mais il avait le cœur à gauche, alors que plein d’imposteurs de gauche ont 100 % le cœur à droite, à savoir tout pour moi, ma famille, et après verra ce qui reste. Je connais des gens soi-disant de gauche qui dans l’isoloir votent à droite mais je n’en connais aucun de droite qui vote à gauche, en cachette. Camus l’a dit: à Paris, ils ne se sont pas franc du collier. Une comédienne a dit une fois à la télévision : je ne suis pas tendance dans mon métier car je suis une catholique pratiquante qui vote à droite, donc mise sur la black liste. Dans le livre sur Lindbergh, Antoine Saint Exupéry rode dans les parages, comme dans sa vie. L’auteur du Petit Prince en pinçait pour Mme Lindbergh : la romancière et aviatrice Anne Morrow (1906-2001). Son mari trouvait que le chancelier Hitler était un "grand homme", et sa femme pensait que la « presse juive » lui était « hostile ». Dans ce couple ça ne volait pas très haut ! Dans la biographie qui tire vers l’essai, on voit apparaître le vrai visage d’un aventurier déstatufié comme au fond de l’eau, dès lors qu’on cesse de l’agiter.


-Le mystère Lindbergh, Benoît Heimermann. Stock ; 264 p., 20, 50 €