Marcel Proust retrouvé

Des inédits, des extraits. Bronzez intelligent. Proust ? Vous ouvrez le livre, il parle de lui, il parle de vous, de nous. Vous lisez une phrase et vous voyez vos propres souvenirs arriver par vagues. C'est une machine à remonter le temps. Un homme wikipédia.


Les inédits de Marcel Proust, sortis des oubliettes de Bernard de Fallois (1926-2018), est la dernière facétie du remarquable éditeur qui aurait pu aussi être un très bon écrivain mais il s’est abstenu parce pour lui un véritable écrivain est un créateur à l’univers bien défini et qui s’y tient. Donc, Pagnol, Simenon et Proust. Jeune homme, il était allé rendre visite à l’héritière de Proust, Mme Suzy Mante-Proust qui lui a donné accès aux archives d’où il a tiré Jean Santeuil (1952) et Contre Sainte-Beuve (1954). Deux vrais livres de Proust, deux cavernes d’Ali Baba littéraire, avec la partie cachée de l’iceberg sur l’enfance, et bien sûr toutes les déclinaisons amoureuses. Bernard de Fallois a aussi mis de côtés d’autres textes, l’humus d’A la recherche du temps perdu. Le chercheur qui trouvait n’avait pas perdu son temps mais au lieu de mettre le reste du trésor dans les mains des chercheurs, des spécialistes dont il se méfiait comme de la peste, il rangea le restant de son butin dans un coin de chez lui, juste pour le plaisir de savoir qu’à sa mort, les inédits réapparaîtront comme des bouteilles à la mer découvertes sur le bord d’un rivage.

Bernard de Fallois était aussi érudit que facétieux. Un amoureux de la vie qui haïssait la bêtise. Le contraire du pédant, du monsieur-je-sais-tout. Se livrant à très peu de personnes, il était difficile à cerner. La dernière fois que je l’ai vu, il s’est écrié : « Ah ! santé et prospérité ! », rien qu’en me voyant. Comme on ne s’était plus depuis longtemps, il se demandait comment j’allais. A la seule vue de mon apparence, il a conclu que j’étais en plein forme. Il ressemblait à un Pompidou en bonne santé. Il riait avec les yeux. Et il avait prévu l’engouement médiatique déclenché par la publication des inédits. Rien que le rituel de la bise maternelle du soir suffit à justifier cette édition. A deux endroits distancés, Marcel Proust écrit qu’il attendait cet instant, jamais lassé, mais sa mère «ne voyait que le grand but, l’amour véritable, et sacrifiait mon plaisir du moment à mon bonheur». Marcel Proust écrit de manière universelle derrière le décorum de la bourgeoisie. Dans l’édition Gallimard, qui refusa à l’origine d’éditer Proust qui avait un style trop alambiqué aux dires d’André Gide - tout confus ensuite- on note que le préfacier Jean-Yves Tadié ne cite pas le nom de Bernard de Fallois sans lequel le livre pourtant n’aurait pas pu voir le jour. Tadié que l’on retrouve comme maître d’œuvre dans l’excellent Cahier de l’Herne consacré à Proust. On y apprend notamment que le cinéaste Sergio Leone était un grand lecteur de Proust dont il s’inspirait. Trois autres cinéastes, eux, ont voulu l’adapter sans y parvenir : Visconti, Losey et Clément. Schlöndorff lui est parvenu à tourner Amour de Swann (1984). En 1984, Sergio Leone a tourné Il était une fois en Amérique qui fut traité comme un chef d’œuvre tout en subissant un échec commercial. Sergio renia le film mutilé par les producteurs. Le maestro avait fait un montage jouant sur les flash-backs comme Proust mais les ciseaux des producteurs remirent tout en ordre à la grande désolation de Leone. Brisé par cette censuré déguisée.

Le livre de Jocelyne Sauvard relate dans le menu détail la relation Proust-Céleste, prénom de sa Dame de compagnie, sa gouvernante, la seule personne de confiance. La suppléante de sa mère. Il lui dira, j’ai fini, j’ai mis un point final ! The End. Des sans-cœur se sont permis d’écrire que Madame Albaret aurait dû rester à sa place : celle de la boniche ! La belle bande d’abrutis se manifesta lors la publication de Monsieur Proust (1973), soit les souvenirs de Céleste Albaret mis en ordre par Georges Belmont. Superbe livre, très important dans la galaxie proustienne. Mieux vaux ce livre que ceux écrits à la truelle par des bardés de diplômes. Proust serait parmi nous, on l’interrogerait sur l’homosexualité ! Bernard de Fallois avait raison : si Proust a maquillé les garçons en fille c’est pour ne pas être réduit à sa sexualité. Vous imaginez Proust à la Gay Pride ? Contre Sainte-Beuve cela veut dire que le Proust écrivain ne voulait rien que l’on sache de sa vie intime. Sainte-Beuve voulait aussi expliquer l’œuvre par la vie privée. A la fin de sa vie, Madame Albaret ne recevait pas tout le monde car elle sentait ceux qui venaient sans aimer Proust. Elle s’occupait de Proust qui ne mangeait quasiment jamais, et ne buvait pas plus. Du café et du lait, surtout. Proust et son teint nacré, des cernes sous les yeux d’où émanait un «soleil étincelant ».

Des médisants sont allés jusqu’à dire que Proust de ne pas avoir fait la guerre de 1914-1918, et ne pas en parler.


-Les Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits, Marcel Proust. Edition établie par Nathalie Mauriac. Préface de Jean-Yves Tadié. Gallimard, 380 p., 21 €.

-Céleste et Marcel. Un amour de Proust, Jocelyne Sauvard. Editons du Rocher, 331 p., 19,90 €

-Cher ami…». Une histoire épistolaire de la publication d’A la recherche du temps perdu, Marcel Proust. Les Cahiers Rouges, Grasset, 160 p., 9,50 €

-Journées de lectures, Marcel Proust. Folio, 81 p., 2 €

-Marcel Proust, Cahier de l’Herne, sous la direction de Jean-Yves Tadié. L’Herne, 304 p., 33 €

-Proust, Prix Goncourt, Thierre Laget. Gallimard, 260 p., 19, 50 €