Romain Gary, écrivain-né.

Romain Gary (1914-1980) est un écrivain majeur, un grand solitaire, en marge du Landerneau des Lettres. Un artiste indomptable qui utilisait le stylo comme une roulette russe.


Quand on aime Romain Gary, on le lit, et on lit aussi ce qui paraît sur lui. Kerwin Spire explore le passage aux Etats-Unis de Romain Gary quand il est consul général de France à Los Angeles. Jadis les écrivains politiciens étaient de haut parage: Morand, Malraux, Gary... Rien à voir avec les poids légers actuels de la diplomatie qui ont la luminosité d'une lampadaire sans ampoule.

L’auteur de ce récit est «docteur en littérature». Un tel titre est effrayant. Soigne-t-il les écrivains maudits? Ceux qui ne confondent pas la littérature avec le charabia ? Répare-t-il les manuscrits défectueux ? Docteur en littérature, voilà un titre qui est impensable. Il suffirait à me donner de l’urticaire chronique. La littérature ne s’apprend pas. Elle se vit. On s'y engage, non pas comme dans les ordres mais dans le désordre - sauf pour le style qui doit tenir de l'horlogerie intime- avec ses risques et périls. C’est ce que faisait Romain Gary, capable de changer de style pour devenir Emile Ajar. Pessoa a fait mieux mais changer de style ce n’est pas recommandé quand on a trouvé le sien. Romain Gary a écrit sous le nom d’Ajar parce que les critiques ne lisaient même plus ses livres. Encore un Gary ? Bof, disaient-il avant de mettre le livre dans la pile pour vendre aux libraires soldeurs, arrachant la page avec la dédicace. Un nouvel Ajar ? Chic ! Là ils étaient contents d'écrire sur un auteur à la mode. Avec deux Goncourt, il a berné tout le monde. Le jury et la presse, ce qui est souvent bonnet blanc et blanc bonnet comme disait l’oublié Jacques Duclos, papy du PCF dont j’aimais l’accent.

Hiver 1956, Gary arrive à Los Angeles et comme il ne veut pas qu’on puisse penser qu’il est un sous-marin de l’Europe de l’Est, puisqu’il est natif de Lituanie, il fait dire qu’il est né à Nice, la ville qu’il habita avec sa maman- cela convient mieux que mère- et qui sera au centre de La promesse de l’aube, son roman de 1960. Romain Gary n’a jamais été avare de mensonges. Il ment sur sur l’essentiel mais sur les détails. Il met du fond de teint sur ce qui le dérange. C’est l’un de nos écrivains majeurs, un imbibé de littérature, celle qui recycle le vécu avec vue sur l'invisible. Il est au fronton du panthéon portatif des vrais lecteurs, en compagnie d’Apollinaire, Proust, Céline, Aymé, Léautaud, Giono, Malraux, Camus, Pagnol, Simenon, Gide, des gens qui n’ont pas fait semblant. Des artistes, pas des produits commerciaux. Lire n'est pas un divertissement. C’est très étrange de voir quelqu’un manger bio et lire des bouquins indigestes dont on parle dans les émissions débiles ou journaux qui demandent à l'auteur: "Où achetez vous vos fromages ?"

Comme sa maman voulait qu’il soit ambassadeur de France, Gary devient consul. A quoi ça sert d’occuper ce poste ? En premier lieu, il rassure les Américains : il y a des communistes en France mais ils n’ont rien à voir avec le stalinisme qui coupe des têtes comme on coupe celle des crevettes. La charisme de Gary saute aux yeux, il n’appartient pas rien à la grisaille des fonctionnaires qui donnent toujours l’impression d’être à la veille d’un examen, tant leur personnalité est cadenassée. Gary à l'apparence d'un acteur, toujours élégant, même en pyjama. Plus Clark Gable que l'oublié André Luguet

Gary doit composer avec Maurice Couve de Murville, ambassadeur de France à Washington. Couve de Murville, ancien pétainiste de la sale époque vichyste, tenait la comptabilité franco-allemande des années noires qui consistait à supprimer « les juifs de l’économie française ». Pour Gary, héros de la guerre, «Couve » n’était qu’un ancien planqué de bureau qui a rallier de Gaulle quand il a compris que les nazis finiront par perdre la guerre. Il y a gaulliste et gaulliste. Fils d’une juive russe, Gary s’est engagé au près du général dès l’appel du 18 juin 1940, c’est autre chose que d’être un carriériste qui réussira a être ministre des Affaires étrangères presque pendant dix ans (1958-1968) et même premier ministre alors qu’il avait misé sur Pétain, puis Giraud avec de rejoindre de Gaulle qui parfois fermait les yeux au lieu de les ouvrir. On a le droit de changer, c’est certain, mais quand on a été aux premières places de l’Etat abolitionniste de la république française on est précédé par un bruit assourdissant de casseroles. Romain Gary est un seigneur. Couve de Murville ? Il reste quoi de lui. Son passage à Vichy. N’est pas Drieu la Rochelle qui veut. Gary aimait le général de Gaulle de la guerre, celui qui a dit non aux nazis sans se mettre à genoux devant les Américains. En 1958, c'est un autre général qui passe à l'action. A la mort du général, on a vu Gary effondré comme un orphelin. Il avait remis l'uniforme. De nouveau prêt à partir pour sauver le France.

Romain Gary a passé son temps à entretenir un pont franco-américain. Il a aussi écrit bien sûr. A Los Angeles, une parabole sur la guerre titrée Les Racines du ciel, rebaptisée Education africaine avant que Gaston Gallimard n’opte pour le titre initial, bien meilleur. Pendant la guerre, il fallait défendre les juifs. Dans le livre, les éléphants. Gary n’aime pas ce qui est neuf, et se met en colère si on donne au pressing son vieil imperméable. Ce défenseur de la sincérité a l'art du mensonge sur les points forts de sa biographie: il s'invente un faux père. L'as en tour de passe passe a conseillé le général de Gaulle de faire ses allocutions TV devant une fausse bibliothèque pour que les gens le trouvent plus vrai !

Prix Goncourt 1956, Les Racines du ciel n'a pas fait l'unanimité chez les critiques littéraires. Kléber Haedens n'y va pas de main morte : "Gary ne sait pas le français (...) Son style est celui d'une exécrable traduction". Gary sent qu'on attaque son sang tartare, son sang slave, son sang juif. En 2021, qui lit Haedens. Personne. La postérité lui a cloué le bec. Elle a la dent plus que le greffier des Hussards qui plait encore à quelques snobs de Saint-Germain-des-Prés qui n'a plus un seul Boris Vian à l'horizon. Romain Gary s'est suicidé quand il a estimé qu'il n'avait plus rien à écrire. Proust a mis écrit "Fin" à la fin d'A la recherche du temps perdu. Gary, lui, a mis fin à ses jours. The End, comme au cinéma. Pour une fois, c'était dans la vie. Avec un Smith & Wesson. Pan ! Roman Kacew avait pris pour pseudonyme- parmi d'autres- Romain Gary. Gari, l'impératif de brûler en russe. Romain est redevenu Roman. Russe comme la roulette. Garri, en niçois, ça veut dire rat, phallus et c'est aussi un diminutif affectueux envers un enfant. L'ancien élève du Lycée Masséna ne pouvait pas l'ignorer. Un jour, je l'ai suivi dans la rue, boulevard Raspail. Il sortait de la librairie Gallimard. Il portait un long manteau bleu foncé. Un choc visuel. Ses beaux cheveux gris en arrière. Sa barbe bien taillée. Je ne l'ai pas abordé. Le suivre jusqu'à chez lui, m'a suivi. Un pas décidé, pas celui d'un flâneur. Je me sentais très fort parce que j'étais dans la position de celui qui sait. Tout autour de nous, les gens poursuivaient leur petite vie. Pressés d'aller où ? Il était seul. Moi aussi. Pan ! Quelques jours, après... Je n'en suis pas revenu et me suis demandé, si je n'avais pas été dans la peau de la mort qui était à ses trousses. Depuis, je ne suis plus personne.


-Monsieur Romain Gary. Consul général de France. 1919 Outpost drive. Los Angeles 28, California. Kerwin Spire, Gallimard 325 p., 20 €