Saïd Taghmaoui, le fils spirituel de Robert de Niro

Surtout pas une imitation. Une filiation artistique. Même flamme intérieure. Même intensité. Fusion de l'âme avec les tripes.

Tout est question de médiatisation. Encore plus pour un acteur ou chanteur. (Ne parlons pas des politiques qui se vautrent dedans comme des porcs dans la fange, sauf que dans les porcs tout est bon ! ) Gainsbourg faisait même des émissions sur le maquillage pour femmes afin d’occuper le terrain. Et je ne vous parle pas de Johnny qui alignait les conquêtes pour les mettre en une de Paris Match. Saïd Taghmaoui, lui, refuse la construction de sa marionnette dans le PAF. Cela l’empêche donc d’être populaire comme Kad Merad ou Djamel Debbouze. Quand on lit sa biographie, on sent très bien qu'il est acteur et non pas comédien. Il agit par instinct comme Alain Delon, ce n’est pas quelqu’un qui sent la naphtaline des mises en scène bâclées de Molière ou Tchekhov. Vu l’intensité de son regard, il est ni plus ni moins le fils spirituel de Robert de Niro. Un descendant en droite de ligne du talent de l’acteur italo-américain. Tous les deux font peur. Désormais, il a trois nationalités : française, marocaine et américaine. Un ubiquiste émotionnel. Fauve, difficile à dompter dès lors qu’on le caresse avec de mauvaises intentions. Tant mieux ! Cela nous change de tous ces faux artistes qui font le trottoir médiatique pour avoir un rôle de notaire dans un téléfilm lamentable. Son parcours est celui d’un enfant maltraité par des parents qui pourtant l’aiment comme les sept autres enfants du couple. Il reçoit des corrections comme on punit de désert un gosse de la rue de la Pompe. L’un des fils de la famille se perd dans la came avec Sida au bout de l’enfer sur terre. Lui, Saïd, ne veut pas tomber là-dedans. Ses parents, arrivés du Maroc en 1954, participent à la renaissance de la France sous Charles de Gaulle. Une génération de bosseurs. Signe de réussite, son père s’offre une Peugeot, la fameuse «Pigeot». Il aura toute la gamme, l’une après l’autre. Aujourd’hui, on les lui brûlerait ! Ses parents sont croyants mais n’obligent pas leurs enfants à faire comme eux. Il faut cependant filer droit et éviter de se faire remarquer dans le mauvais sens. Leur fils Saïd n’entre pas dans le moule de l’éducation. Il quitte l’école dès la sixième pour faire un tas de conneries : vols d’autoradios et plus. On l’envoie dans une famille d’accueil en Belgique, ce qui lui permet de faire la différence avec la Cité made in France, les cages à lapins. Le fils à forte personnalité pense que ses parents n’ont pas le temps d’aimer leurs enfants. Les mettre au monde a suffi. Il faut travailler dur pour les nourrir. Papa et maman ne disent pas je t’aime, ce n’était pas courant dans les années 1960. L’art - et surtout pas la culture, domaine réservé à l’élite illisible et inaudible, genre l'ancien coiffeur pour dames, massacrant autant le virtuose Céline (désigné infréquentable quand tant d'ordures sont starifiés) que le barbant La Fontaine- donc l'art, va sauver l’écorché-vif, et la boxe aussi, le «noble art ». L’acteur pratique la boxe comme on va à la mosquée, à l’église ou à la synagogue. Dixit le boxeur qui boxe la vie. Au besoin d'un beau crochet bien placé. Sa voie trouvée, il est remarqué par Mathieu Kassovitz qui l’engage pour jouer dans « La Haine » (1995). Le film fait un triomphe mais la gloire médiatique est surtout pour Vincent Cassel, enfant de la balle. La soirée des Césars 1996 récompense le réalisateur. Cette cérémonie a surtout été marquée par Annie Girardot. Même au bord de la mort, l’immense Girardot a fait passer une vibration que peu d’acteurs savent sortir de leurs tripes. Cette géniale artiste faisait des mots fléchés entre deux scènes. Elle était du niveau de Simone Signoret, sauf qu'elle ne savait pas se vendre auprès des journalistes de la gauche caviar, comme celle qui se voyait à l'Elysée parce qu'elle vivait avec un présidentiable qui s'est fait gauler le braquemart à la main.

Né en 1972, Saïd Taghmaoui, qui a du sang berbère, est en perpétuel doute, le trait de caractère des vrais artistes qui ne dorment pas sur des acquis. Lui veut être jugé sur ce qu’il fait et pas sur ce qu’il représente. Il refuse d’être l’arabe de service ! Depuis «La Haine», plusieurs acteurs d’origine nord-africaine de grands talents se sont faits une place au soleil dans le 7e art français : Roschdy Zem, Sami Bouajila, Tahar Rahim… L’exilé perpétuel en a sous le capot. Capable de tenir tête à Depardieu qui n’a plus de mémoire au point de demander qu’on mette un post-it sur le front de son partenaire du moment. Peut-on être plus méprisable ? Jean Gabin, lui, venait sur le plateau quand il ne jouait pas pour voir à l'oeuvre ses partenaires. Saïd Taghmaoui se demande toujours pourquoi on dit que Vincent Cassel est un as de sa génération alors qu’on ne dit jamais ça de lui. C’est une injustice. Tout comme celle qui a fait qu’on a donné un Oscar à Colin Firth (2011) et pas à son partenaire Geoffrey Rush pourtant exceptionnel dans «Le discours d’un roi» (2010). En 1996, le jury de Cannes a donné le prix d’interprétation masculine à Daniel Auteuil pour son rôle dans «Le Huitième jour ». Pour ce film, Pascal Duquenne, atteint de trisomie 21, a aussi eu le même prix. Depuis seul le metteur en scène du film Jaco Van Dormael l’engage. Personne ou presque ne songe à utiliser Pascal Duquenne dans un rôle classique. Lors de la cérémonie des Césars 1996, pourquoi le fils Cassel a-t-il été nommé dans la catégorie Meilleur acteur, et pas Saïd Taghmaoui qui a été cloisonné dans celle du meilleur espoir avec leur partenaire Hubert Koundé ? Cassel a eu droit à la nomination dans les deux catégories, pas « le noir et l’arabe ». Cette discrimination artistique a de quoi rendre paranoïaque dans le feeling de Jean-Jacques Rousseau. La vie sentimentale de Saïd Taghmaoui est abordée comme rarement. La aussi il parle cash. Echappé de la délinquance, l’acteur n’est pas quelqu’un qui se laisse mettre le grappin dessus facilement. Au lieu de rester en France et de tourner le nième feuilleton à l’eau de rose, il a décidé de faire carrière aux Etats-Unis où il évite tous les pièges de la notoriété pour ne pas finir cramé comme le romancier Fitzgerald entre autres papillons dont les ailes se sont brûlées à la fausse flamme des projecteurs. Il y aussi un portrait peu flatteur de l’ex agent le plus célèbre de France qui s’est fait remettre à sa place par Saïd Taghmaoui. Comportement chevaleresque d’un artiste pas prêt à tout pour réussir, comme ils disent. En France où on nous vend des frelons pour Mirage. Il faudrait que l’acteur trouve son Martin Scorsese. En France, on a des cinéastes surtout talentueux pour toucher l’avance sur recette, et représenter la France au Festival de Cannes sans jamais obtenir la palme sauf celle de la reptation devant des financiers et les planqués du ministère de la culture. Pour sa biographie loin d'être romancée par des bobards, Saïd Taghmaoui a en plus eu le talent de choisir, comme "écrivain fantôme", Laurent Sagalovitsch, accoucheur du manuscrit, sans doute aux forceps vu que Saïd Taghmaoui n'est pas disposé à se laisser épingler sur la feutrine. Ils peuvent tous deux être fiers du bébé qui marche debout et non pas à quatre pattes. -De la Haine à Hollywood, Saïd Taghmaoui. Cherche Midi, 204 p., 18 €