Yachine revient parmi nous

Grâce à Laurent Lasne, le gardien Ballon d'or 1963 est désormais chez nous

Neuer n’a rien inventé. De fait, le premier gardien à jouer comme un libero et un stoppeur fut Lev Yachine (1929-1990) qui effrayait les attaquants adverses par sa présence dans la surface de vérité, tout comme aujourd’hui le fait le goal allemand. La carrure de Yachine était elle aussi impressionnante. La différence entre les deux était la sympathie. Yachine souriait souvent en plein match, il n’avait pas besoin de faire le méchant. Le Ballon d’or 1963- seul dernier rempart à l’avoir eu- a été élevé dans l’URSS dominée par Staline. Laurent Lasne nous raconte tous le parcours du joueur mythique depuis sa naissance à Moscou dans une famille du prolétariat, comme l’on disait à l’époque. Son biographe, autant romancier, essayiste, historien que poète, le remet en situation parmi les siens avec en trame de fond, la vie politico-sociale de son temps, sans jamais perdre de vue l’importance du football, en pleine ascension sous le communisme. «Petit lion» n’a pas eu la vie facile : il perd sa mère et sa petite sœur, quand il a six ans. Je ne vais pas vous raconter le livre car sinon il me faudrait tout vous dire tant il est passionnant car écrit par un passionné qui n’est pas un charlatan du PAF. Ici nous sommes en compagnie d’un véritable écrivain qui partage ses émotions et ce qu’il a glané ici et là, comme l’abeille fait son miel. Disons que le livre pourrait s’appeler Lasnes au pays des Soviets, sauf que l’écrivain rend sa copie après son reportage alors que Tintin n’a jamais écrit une ligne, laissant la plume à Hergé. Si Kopa a travaillé dans les mines, Yachine travailla en usine. Au fil du temps, il améliore ses réflexes au hockey et d’autres sports. Ensuite, «L’araignée noire» s’engage dans l’armée et intègre le Dynamo Moscou, en 1950, où il resta vingt ans. Aujourd’hui, il jouerait à Man City ou au Real Madrid. Au Dynamo, il gagne cinq championnats et 3 Coupes. En équipe nationale, il remporte la médaille d’or du tournoi de football aux J.O. 1956 puis le premier Euro de l’Histoire, en 1960, au Parc des Princes, contre les Yougoslaves (2-1). Après la parenthèse enchantée, il subit l’amputation d’une jambe en 1986 et meurt d’un cancer quatre ans après. Icône mondiale, Yachine a su s’imposer dans une période atroce. Yachine n’était pas le dernier à faire la fête - avec vodka et tabac- mais il n’a jamais raconté de bobards dans la presse pour masquer des carences sportives. Yachine était un homme, et non pas une fabrication de centre de formation. Il aimait autant son peuple que Maradona aimait les Argentins. Il était une sorte de Clint Eastwood avec l’âme d’Anton Thekhov. Pour les enfants nés dans les années 1950, Yachine est un ami. Comme le furent aussi Pelé et Garrincha. Et Fangio bien sûr. Yachine est enterré à Moscou mais il est omniprésent dans le livre de Laurent Lasne qui est le contraire d’un fossoyeur. Un sauveur d’âmes.

-Lev Yachine. Un roman soviétique, Laurent Lasne. Le Tiers Livre/ Arbre Bleu, 400 p., 19 €


Nota Bene: j'aurais pu écrire "Lasne, père et fils ou le talent contagieux" mais je préfère dissocier leurs livres. D'ici peu, viendra la chronique de MurMures de Paul Lasne,